Culture, Portrait, 08/02/2016

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(Douchy-Les-Mines) Bernard Pivot bouillonne, apostrophe et fait le point

Quel plaisir. Une délectation. Monsieur Bernard Pivot, a donné en cette fin de weekend (oui oui week-end peut également s’écrire de cette façon avec la réforme de l’orthographe) une conférence-performance « Au secours! Les mots m’ont mangé» dans le cadre de la fête de l’Imaginaire à Douchy-Les-Mines. Il narre l’histoire d’un écrivain dévoré par les mots. Savoureux. Exquis.

" On déguste des phrases. On savoure des textes. On boit des paroles. On dévore des livres. On s'empiffre de mots. Écriture et lecture relèvent de l'alimentation. Mais la vérité est tout autre : ce sont les mots qui nous grignotent, ce sont les livres qui nous avalent. Voici le récit de la vie périlleuse, burlesque et navrante d'un homme mangé par les mots."

L'homme de lettres, Monsieur Apostrophe est un dévoreur de livres qui aime les mots et ça se sent.

Forcément quand on rencontre Bernard Pivot, on se réjouit de ce moment que l'on imagine enchanteur, mais on se dit intérieurement, à la manière de Bernard Laporte en sélectionneur du XV de France «  pas faire de fautes, pas faire de fautes, pas faire de fautes». Et pourtant celui qui estime qu'une petite faute d'orthographe n'est pas très grave a cette facilité et cette gentillesse de mettre à l'aise. « Mieux vaut avoir un incontestable talent d’écrivain et commettre des fautes dans l’écriture des mots qu’avoir une orthographe irréprochable mise au service d’un style médiocre. Il y aura toujours des correcteurs – hommes ou ordinateurs – pour redresser votre orthographe, alors que personne ne vous tiendra la main pour vous donner du talent », écrit-il dans Les mots de ma vie. Ça c'est dit !

Invité par le directeur de l'Imaginaire, Centre des Arts et de la Culture, François Derquenne, dans le cadre des 10 ans de la très jolie fête de l'Imaginaire, Bernard Pivot s'avoue « très satisfait de la réaction du public. Je teste les réactions en ce moment, au début j'ai vu qu'il se disait mais où est-ce qu'il va ? » On ne reviendra pas sur la carrière et sur le talent exceptionnel du directeur des débats d'Apostrophes, émission qui restera une référence. Ses rendez-vous littéraires ont captivé des générations de Français, ces causeries délicieuses animées au coin du feu ont littéralement biberonné des millions d'entre nous. Le président de l'Académie Goncourt, intarissable dès qu'il s'agit de parler de l'écrit et de la langue française, aime humer les livres et respirer les mots. D'ailleurs il s'est laissé dévorer par eux. Ça tombe bien nous aussi, on ne sort jamais indemne d'un bon bouquin, un de ceux qui sont assignés à résidence dans les bibliothèques, cachant, dans leurs lignes ou entre celles-ci, des jolis mots qui respirent la joie de vivre.

Le récit de la vie d'un homme mangé par les mots

Sur la scène, un bureau, un pupitre transparent et une table de bar d’où Bernard Pivot fera la conversation avec Mme Larousse. Sur le bureau des dictionnaires, forcément, « mes copains Larousse et Robert  », nous annonce-t-il en entrant en scène, un livre en main.

Pivot remonte le temps et devient l'espace d'un instant un bébé qui s'exprime avec des mots enregistrés dans le liquide amniotique. Il cause, déjà, du prix Goncourt. Puis il nous livre une jolie tirade amoureuse sur les mots « les mots recherchent ma compagnie. Moi j'avais besoin des mots. Ils sont discrets. Dans les dictionnaires, même « orgueil » et « vanité » ne s'étalent pas, même « anarchiste  a dû se faire tout petit et se ranger. Le Larousse et le Robert sont des écoles de la modestie ». Il explique pourquoi les dictionnaires sont pour lui des invitations au voyage puis il parsème les spectateurs de ses souvenirs. Son intégration au monde des écrivains, l'oblige à s'exprimer de manière plus originale, lapalissades et banalités interdites, il doit argumenter et refuser la petite monnaie de la conversation. Il s'est même fabriqué un matelas de réflexions pour calmer les interrogations de sa femme jalouse saupoudrées de « à quoi tu penses ? »

Même les mots d'amour sont revus et corrigés par l'homme qui se veut absolument optimiste mais qui prépare tout de même son épitaphe. Celui qui, dès le plus jeune âge, s'interroge sur la subtilité de la langue: pourquoi le mot «femme» se prononce-t-il «fam» alors qu'il contient un «e»? J'ai tout de suite compris que ça allait être compliqué avec les femmes…», joue ici pour remplacer, ou éviter subtilement, un « je t'aime » de figures de rhétorique ( avec un H monsieur Pivot, n'est ce pas ) mises à la sauce du couple en s'insurgeant : « et dire que Juliette Brouet surnommait Victor Hugo «  mon toto ».


Monsieur Pivot, parlez nous de cette réforme/rectification de l'orthographe.

Bernard Pivot est un écouteur. Il est attentif aux questions. Dans les interviews il y a des questions/réponses et il y a des discussions, et là c'est un vrai plaisir. Au cœur de ces minutes privilégiées : le débat autour de la réforme de l'orthographe. En 1990, l’Académie française avait mis à l'ordre du jour une révision du français afin d'en faciliter, par sa simplification, l'apprentissage. Une réforme qui proposait des harmonisations lexicales, des regroupements de noms composés et la suppression de certains particularismes dont l'accent circonflexe, le fameux et très célèbre « chapeau ». Sur cette réforme qui suscite aujourd'hui des débats passionnés, Bernard Pivot fait le point pour nous : « j'ai participé à la commission de rectification. Oui c'est une rectification de la langue française. Personnellement, je suis plutôt favorable aux rectifications proposées : à l'exception de l'accent circonflexe, elles me semblent légitimes. La suppression de l’accent circonflexe, je m'y suis opposé. C'est une atteinte à l'esthétique de la langue française! On n'est pas là pour charcuter la langue française. Cette rectification a été enterrée durant 26 ans et là, ils ont pris toutes les modifications. La commission a apporté de bonnes choses, comme « résonner » ou encore supprimer le trait d'union, comme entre ex-mari et ex-femme mais par contre oignon/ognon, je ne vois pas ...» nous confie t-il. Et « nénuphar » alors monsieur Pivot ? « alors là...nénuphar/nénufar ( silence) savez vous que durant la seconde guerre mondiale, le New York Times s'était étonné que cette querelle orthographique « sur une petite plante aquatique » était au centre des débats en France alors que la guerre frappait ». Alors maintenant la question est : que va faire l'Académie française ? Réponse ce jeudi, je crois... »

Ô Molière au secours ! Puristes ou modernistes de la langue française s'affrontent sur ces processus de mutation qui pourtant ne datent pas d'hier.

Sur cette réforme, on est partagé, d'accord le français est une langue vivante donc qui évolue mais sincèrement, cette réforme...non non chassez de notre esprit toute pensée ou allusion à la novlangue, de 1984 de George Orwell, qui, souvenez vous, imposait la simplification et la réduction de l'orthographe par la suppression de toutes les nuances d'une langue et par la même de la pensée...alors il y a de quoi se chercher des poux dans la tête. A quand poux avec un S pour marquer le pluriel ? Il ne manquerait plus que cela !

Est-ce une manière de simplifier ? Ou de niveler vers le bas notre chère langue française. Ô Molière au secours ! Est-ce vraiment une solution aux réels problèmes orthographiques remarqués chez les écoliers et les adultes? Mais est-ce la solution ? Ce n'est pas sur l'orthographe de « nénufar » qu'il conviendrait de réfléchir mais plutôt sur les trop nombreux « elle mangé » ou encore les somptueux « je croit que c'est sa » ou encore « elle à noté » et c'est du lu et testé pour vous !

Avec un petit regard malicieux, Bernard Pivot, lui, propose à Mme Larousse dans sa conférence que « jouir » prenne le i-tréma de coït, que « hippopotame » prenne 4 P pour mieux porter l'immensité de l'animal et même qu'éléphant soit affublé d'un H pour lui ajouter de l'ampleur. Puis pour couronner le tout, à la fin, Pivot imite Patrick Modiano, ça parle avec les mains, ça bégaie mais ça nous fait sincèrement rire de bon cœur.

On n'a pas résisté, on a demandé à l'amoureux des lettres, son mot préféré : « aujourd'hui. C'est un très joli mot aujourd'hui », et il a une apostrophe ! Évidemment. « Les mots : un moyen de vivre ? Ah non! Les mots : une raison de vivre, oui! » Point. A la ligne. Alors nous on a (re)mis notre chapeau et on s'est dit qu'aujourd'hui, on avait passé un joli petit moment pivotien (du nom de Pivot et du suffixe -ien, qui appartient à l'homme de lettres Bernard Pivot).

Céline Druart

 

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